Un article de La Montagne

07/03/2022

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ls sont un million de pratiquants et 4 à 5 millions à avoir passé un jour un permis. Les chasseurs représentent une force électorale en France. Pourtant, la chasse est de plus en plus décriée et en période d’élection, les polémiques entre pro et anti s’invitent souvent dans le débat. Rencontre avec des chasseurs de la Nièvre, département rural et forestier, où cette tradition a encore de nombreux adeptes.

Quand il parle de chasse, son « hobby » comme il dit, Robert Lemoine a du mal à s’arrêter. Le verbe est haut, l’élocution, claire. « J’ai commencé à chasser à 16 ans. J’en ai 72 aujourd’hui. » Cinquante-six ans que ce Nivernais s’adonne à sa passion, et toutes les activités qu’elle recoupe. « Du 1er janvier au 31 décembre. La chasse, ce n’est pas seulement les week-ends avec un fusil de septembre à février, en période d’ouverture. Elle nous mobilise toute l’année. »

Il reçoit dans sa maison de Parigny-les-Vaux, un village d’un peu moins de 1.000 habitants, situé à une quinzaine de kilomètres de Nevers, la préfecture de la Nièvre. Dans ce département rural, peu peuplé, et dont un tiers de la superficie est recouvert de forêts qui abritent de grands animaux sauvages, la chasse conserve de nombreux adeptes. Avec un peu plus de 7.000 membres actifs sur une population totale qui excède à peine 200.000 habitants, la Fédération départementale de chasse est la plus importante association nivernaise. « Les chasseurs entretiennent les chemins, nettoient, enlèvent les ordures qui sont régulièrement déposées en pleine nature. Ils observent et comptent le gibier. Ils sont sur le terrain, ils connaissent mieux que quiconque la biodiversité autour de chez eux et la protègent », martèle Robert Lemoine, lui-même président de la société de chasse de son village.

Sept morts, c’est sept de trop, et on voudrait tous qu’il y en ait zéro. Mais c’est à mettre en relation avec la mortalité sur les routes. Et qui parle des 20.000 décès causés chaque année en France par des accidents domestiques ?

Ils sont un million de pratiquants réguliers en France et 4 à 5 millions à avoir passé un jour l’examen du permis de chasser. Les chasseurs constituent une vraie force électorale. Si quelques candidats, Yannick Jadot et Jean-Luc Mélenchon en tête, se prononcent clairement pour l’interdiction de la chasse le week-end et pendant les vacances scolaires, la plupart sont beaucoup moins enclins à se mettre à dos cette corporation.

La question de la sécurité

Mais dans cette drôle de campagne électorale où bien peu de sujets de débat émergent, celui de la chasse se limite comme souvent aux questions sur la sécurité et le partage de l’espace entre chasseurs et promeneurs. La mort d’une randonneuse, tuée accidentellement par une jeune chasseuse le 19 février dans le Cantal, a brutalement relancé les polémiques entre pro et anti chasse.

Guy Roblin, vice-président, et Bernard Perrin, président de la Fédération départementale de la Nièvre (de gauche à droite).

« Les chasseurs sont sur la défensive, fatigués de devoir sans arrêt répondre aux idées fausses et aux critiques », assène Bernard Perrin, président de la Fédération départementale de chasse de la Nièvre. « Lors de la saison 2020-21, il y a eu 80 accidents de chasse, du plus léger au plus dramatique, dont sept mortels. Sept morts, c’est sept de trop, et on voudrait tous qu’il y en ait zéro. Mais c’est à mettre en relation avec la mortalité sur les routes. Et qui parle des 20.000 décès causés chaque année en France par des accidents domestiques ? » Guy Roblin, vice-président de la Fédé nivernaise, renchérit : « La sécurité, c’est une préoccupation majeure pour nous. Il y a eu de vrais progrès. Il y a vingt ans, il y avait 30 à 40 morts par an. Depuis 2019, la loi oblige les titulaires du permis de chasse à suivre tous les dix ans une remise à niveau sur la sécurité. Pour le permis de conduire, ça n’existe pas. »

S’il n’y a plus de chasseurs, qui va s’occuper de la faune, de la nature, de la biodiversité ? Les écologistes des villes qui nous donnent des leçons ?

L’interdiction de la chasse le week-end serait, pour eux, une aberration. « Elle existe déjà dans certaines forêts périurbaines appartenant à l’État, où beaucoup de familles viennent se promener. Et c’est normal », poursuit Guy Roblin. « Dans les forêts communales, les maires sont les mieux placés pour fixer les jours d’autorisation et d’interdiction de la chasse. Et il y a aussi des sociétés de chasse sur des terrains privés. Là, c’est au propriétaire de décider. Contrairement à ce que prétendent certains opposants à la chasse, la nature n’appartient pas à tout le monde. Dans bien des cas, ils se promènent sur un terrain qui est à quelqu’un. »

Loisir, activité sociale, passion, la chasse se pratique forcément le week-end. « Comme pour toute activité sportive ou culturelle. Si on empêche cela, il n’y aura plus beaucoup de chasseurs », reprend Bernard Perrin. « Et s’il n’y a plus de chasseurs, qui va s’occuper de la faune, de la nature, de la biodiversité ? Les écologistes des villes qui nous donnent des leçons ? »

Un loisir pas comme un autre

Les chasseurs ont cependant conscience d’une chose : leur activité favorite ne peut être tout à fait assimilée à un match de football ou une partie de cartes. Car ils la pratiquent avec une arme. Et dans notre société contemporaine, où le bien-être animal est devenu une préoccupation majeure, la tradition ancestrale de la chasse est de plus en plus perçue comme, au mieux, désuète, au pire, ringarde et dangereuse.

« En France, aucun type de chasse pratiqué dans le respect de la loi ne menace la survie d’une espèce. Nous n’avons aucun intérêt à voir disparaître des espèces, nous n’allons pas scier la branche sur laquelle nous sommes assis.

« C’est dû au fait que la majorité de la population, qui vit en ville, est complètement déconnectée de la nature », observe Bernard Perrin. « Même la mort devient un sujet qu’il faudrait effacer. Autrefois, il y avait du monde dans les campagnes et on élevait des lapins ou des poulets pour les manger, on tuait le cochon. C’était normal, ça faisait partie de la vie. Cela est devenu aujourd’hui insupportable à des gens qui ne veulent même plus penser au fait que quand ils mangent un steak frites ou un burger, il y a une vache qui a été tuée. Ils éliminent cette idée de leur réflexion. Aux enfants, on ne parle plus de marcassins mais de bébés sangliers. On en vient même à modifier les contes pour que le loup ne mange plus les petits cochons. »

Les chasseurs ne cessent de se qualifier de premiers écologistes de France. « Dans notre pays, aucun type de chasse pratiqué dans le respect de la loi ne menace la survie d’une espèce. Nous n’avons aucun intérêt à voir disparaître des espèces, nous n’allons pas scier la branche sur laquelle nous sommes assis. »

Philippe Gauthier (au centre), président de l’association nivernaise des chasseurs de petit gibier, avec son fils et trois amis.

Ils insistent sur la nécessaire régulation. Dans la Nièvre, c’est en particulier le sanglier qui prolifère, en l’absence de prédateur naturel et parce que les hivers plus doux causent moins de mortalité parmi les marcassins. Depuis l’ouverture de la chasse en septembre, 8.000 sangliers ont été abattus dans le département, et leur population est encore excessive. Le préfet a donc prolongé l’autorisation de les chasser jusqu’à fin mars.

Un travail sur la biodiversité « qui ne se voit pas »

Philippe Gauthier est quant à lui président de l’association nivernaise des chasseurs de petit gibier. « Il y a des endroits où nous avons réintroduit des faisans. Lorsque les femelles pondent, nous récoltons les œufs pour les faire couver par des poules. Tout cela représente un travail minutieux, bénévole, qui ne se voit pas, et que nous faisons par souci de la biodiversité. »

Aujourd’hui, je veux que ma société de chasse reste accessible et populaire mais je suis obligé de fixer le prix d’adhésion à 600 € par an. Si ça continue comme ça, bientôt, plus personne ne pourra chasser.

Ces pratiquants reconnaissent à Emmanuel Macron le mérite d’avoir divisé par deux le coût du permis national de chasse en 2018, le passant à 200 € par an. Et de s’être affiché aux côtés de chasseurs lors de ses 40 ans au château de Chambord, en décembre 2017. « Mais il n’y a pas que lui. Au ministère de la Transition écologique, dont nous dépendons, Barbara Pompili est anti chasse, comme ses prédécesseurs », regrettent-ils, faisant fi de propos plus nuancés de l’actuelle ministre sur la question.

Entre 1.000 et 1.200 euros par an

Ils attendent surtout que le futur gouvernement réforme la loi du 27 décembre 1968 obligeant les sociétés de chasse à payer les dégâts causés aux agriculteurs par le grand gibier. Une obligation qui les étrangle financièrement, disent-ils. « Cette loi est complètement obsolète. À l’époque où elle est entrée en vigueur, il y avait deux fois plus de chasseurs en France et beaucoup moins de dégâts à indemniser, car les populations de grands animaux sauvages étaient moindres », rappelle Robert Lemoine. « Aujourd’hui, je veux que ma société de chasse reste accessible et populaire mais je suis obligé de fixer le prix d’adhésion à 600 € par an. En comptant l’assurance et d’autres frais matériels, un membre doit en réalité débourser 1.000 à 1.200 euros chaque année. Si ça continue comme ça, bientôt, plus personne ne pourra chasser. Comment va faire l’État pour réguler le gibier et régler le problème des dégâts dans les cultures ? »

Le jour décline à Parigny-les-Vaux. Attablé dans son salon, Robert Lemoine pourrait encore évoquer le sujet pendant des heures. « Mais je dois vous laisser. Je suis attendu. » Il part à une réunion à une trentaine de minutes de trajet en voiture. Une réunion entre chasseurs.

Jean-Mathias Joly

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