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Le récit sur les bécasseaux du Bugey

Qui n’a pas rêvé de rentrer un tant soit peu dans l’univers domestique de la bécasse ? Ne pourrait-elle pas, à nous ses fidèles de passage, laisser partager un peu de sa vie de famille ? Tellement secrète, (donc certainement heureuse puisqu’il paraît que pour y parvenir il faut vivre caché…), si mal connue que beaucoup de nos concitoyens ne l’on jamais aperçue, et se sont souvent étonnés de la voir dans votre main au retour de la chasse.

Je vais donc vous conter l’histoire de Roland, (encore une, mais pas dans les Pyrénées !) qui a su pénétrer avec bonheur un peu de son intimité durant trois semaines, les yeux écarquillés, vous pouvez me croire! Il n’a pas vu passer le temps, ne s’est pas lassé (évidemment !), et s’est étonné en voyant les photos de cette période que les feuilles des arbres sautent gaillardement des couleurs d’hiver à celles du printemps.

En cette matinée du 20 avril, je l’accompagne dans son pèlerinage journalier : son rendez-vous avec une belle brune quelque part dans une combe au-dessus d’Oyonnax, dans les bois du Haut Bugey. Le chemin cahoteux de montagne fait à peine grogner le Partner, comme tous les véhicules de chasseur, il en a vu d’autres, et il s’arrête sur un replat de la combe. Un grand pré étale son herbe à peine verdissante vers le fond en forme de cirque de cet endroit sauvage où un claquement de portière de voiture fait décamper les sangliers baugés à un kilomètre. Roland se charge d’une lunette à fort grossissement montée sur trépied, et nous redescendons calmement la combe en direction d’un ruisseau dont on entend, tout en contrebas, le murmure lancinant de l’eau qui dévale ses cascatelles.

Des sapins de partout nous entourent comme il sied dans ces monts du Jura, hérissant le fond et les flancs de ce vallon perdu à 700 mètres d’altitude. Ils sont parsemés de hêtres donnant une touche de couleur vert pâle sur le fond sombre de la forêt. Un pic noir nous salue lorsque Roland, prudemment s’arrête, place son trépied, sa lunette dans une précision chirurgicale, en direction d’un jeune hêtre qui a poussé dans une sapinière très clairsemée, derrière un sapin brisé. « Elle est là » me souffle –t-il. Avec mes jumelles de 10 x 40, je ne vois strictement rien qui puisse ressembler à un nid et encore moins à un oiseau. Nous sommes à une trentaine de mètres du lieu où se focalise notre attention. Je retiens presque ma respiration lorsque mon œil se place sur la lunette et… Rien, je ne vois rien qui puisse ressembler à un oiseau, à un nid ! Roland s’y colle de nouveau et m’indique la direction du bec, un peu sur la droite de la base du hêtre. Ma perception est de nouveau mise à l’épreuve : je suis en pleine théorie du fond et de la forme ! Soudain, l’œil de jais m’apparaît, comme il apparaît parfois au chasseur derrière son chien à l’arrêt, énorme dans la lunette réglée au grossissement de 40. Elle est bien là, nous surveillant latéralement, héraldique, comme figée dans la pierre. Le cou dépasse un peu, légèrement tendu : veut-elle mieux nous situer, ou est-elle étonnée d’avoir deux amoureux ce matin là ?… De temps en temps, me glisse Roland, lorsque la crainte provoquée par l’intrus s’est estompée, elle cligne de l’œil, la paupière se refermant doucement, elle doit s’abandonner pour quelques instants à ses rêves.

Il est temps de plier bagage, et nous faisons sagement un retour à la voiture les yeux emplis de cette merveilleuse et rare vision d’un oiseau qui accomplit dans une telle discrétion sa tâche de mère pour que vive notre passion, instant fugitif disponible à la demande, mieux collé au fond de la rétine que dans un appareil photo.

C’était le 10 avril, Gaston Daguet était aux morilles lorsqu’un oiseau décolla à une dizaine de mètres et alla se perdre dans la sapinière. Chasseur de bécasses derrière un bon setter, il a de suite reconnu le trait de la bécasse qui fuit accompagnée du bruit caractéristique des ailes qui se déplient. La végétation est clairsemée, les sapins assez épars, il finit par repérer le nid, plus que sommaire, simple dépression entourée de brindilles au pied du hêtre. Un œuf a dû être éjecté au départ très rapide de la mère, il le ramasse, encore chaud, et le replace près des autres puis va ensuite conter son aventure à Roland Nové, le vice-président de l’Association des Bécassiers de l’Ain, qui me la narre dare-dare ! Avec Gaston, ils retournent le lendemain, sur le site : elle est revenue, mais en cherchant le nid, la mère s’envole de nouveau. Profit est fait pour photographier le tout et ils s’éclipsent. Pour un oiseau étant au tout début de l’incubation, le danger bien connu est l’abandon du nid, alors que, découvert vers la fin, il revient plus certainement. Où en est-il ?

Patrick Gaulard, l’agent technique bagueur, et la garderie nationale de l’ONCFS. sont prévenus. C’est Sylvain Bernard autre bagueur qui prend l’affaire en main. Le prudent repérage du site est fait avec Roland, la lunette de la garderie lui est confiée avec mission de passer le plus régulièrement possible pour ne pas manquer l’éclosion. Un point précis d’observation est défini d’où la couveuse est visible avec le minimum de dérangement. Et Roland, fidèlement, vient tous les matins aux alentours de 10 heures, en bon retraité conscient que le temps qu’il ne compte plus, peut être consacré allègrement à une telle cause… Mais qu’il est long celui qui mène à l’éclosion ! En fait, dame bécasse n’en était qu’au début, ce devait être une grande amoureuse, pressée de s’accoupler début avril alors que la croûle en montagne, est plutôt en mai à cette altitude.

Et puis, les jours passent de rendez-vous furtifs, en rendez-vous. Au matin du premier mai, alors qu’il apportait avec amour un brin de muguet à sa belle, la coquine avait disparue : plus d’oiseau dans la lunette ! Le 29 avril, elle lui avait déjà fait le coup de l’absence cruelle à 9 heures ! Retour de Roland, très prudent à 11h30, décidé à aller voir de plus près au cas où, et voilà l’infidèle qui apparaît, comme si de rien n’était, fait un tour de nid par précaution, et s’installe sur son reposoir ! Mais en ce matin du premier jour de mai, il se doute que sa longue observation se termine : en s’approchant du nid il voit que les œufs ont éclos sauf un qui a aussi sa petite histoire. Sylvain, le garde, est alerté, un rendez-vous est fixé au lundi 3 mai à 9 heures près du site.

Avec lui arrivent les gardes nationaux : Bernard Pouly, Pascal Mathieu, Michel Richerot, Nicolas Mauron et un jeune stagiaire de la brigade 02 de montagne. Un beau braque allemand : Atlas de la Diane du Drouvenant, sage à l’envol, à quête ordonnée, est aussi convié avec son maître, Denis Dumas, président de la société de chasse de Dortan, il va être chargé de trouver la mère qui a dû conduire ses bécasseaux sur un tènement adapté près d nid. Un protocole est mis en place par Sylvain : des observateurs restent assez loin du chien au cas où l’oiseau file sans que l’on puisse définir sa position de départ. Tous ont pour mission de se faire entendre en cas de départ de la mère.

La quête lente commence, rythmée par la clochette d’Atlas qui cherche méthodiquement en contrebas du nid, près du ruisseau, mais beaucoup trop d’herbe, et un terrain peu accueillant font vite bifurquer les opérations vers le haut en bordure d’une ancienne coupe de 3 / 4 ans, près de la grande sapinière. Le sol est libre, les arbres espacés avec des tas de branches coupées de-ci, de là. Sous des repousses de sapins et de hêtres, à environ 70 mètres du nid abandonné, un garde pousse un cri : la bécasse ne s’est pas laissée arrêter par le chien. A quatre pattes il a vite fait de situer les 3 petits. Tout se déroule très vite : les bécasseaux sont capturés, pesés : 20, 21 grammes, bec mesuré : 20, 21 millimètres et surtout bagués. Ils sont les rois de la terre et du photographe et le méritent, superbes dans leur tenue de duvet camouflée jaune clair striée de marron bordé de roux. Impassibles dans ces mains qui paraissent énormes par rapport à leur taille, l’œil noir que tout bécassier connaît, le bec déjà conséquent, on les croirait en représentation, pas du tout affolés par ce petit remue-ménage. Il n’est pas question de s’attarder. Reposés à l’endroit de leur capture, deux restent l’un contre l’autre, serrés, le troisième file comme il peut entre les rameaux rampants du lierre tout en basculant et essaye de franchir ces obstacles énormes pour lui malgré la longueur de ses pattes.

Le sourire illumine évidemment tous les visages : l’opération, menée très professionnellement, bien conduite sans fausse manœuvre 20 jours durant, a réussi. Toute l’équipe se retrouve chez Gaston, le découvreur, la source en devient une autre agréable de champagne. Et l’on reparle de l’œuf éjecté du nid. Les premières photos avaient été envoyées à Charles Fadat, sans explication particulière. Sa réponse m’avait intrigué : il avait repéré l’œuf replacé sur le nid, incorrectement (Gaston ne pouvait pas tout savoir), la pointe n’étant pas vers le centre, et avait remarqué un trait sombre sur la coquille qui lui avait fait dire qu’il se pourrait qu’il n’éclose pas, car fendu. Très bonne pioche professeur, il n’a pas donné la vie espérée. En plus, sur les photos du nid après l’éclosion, il est de nouveau sorti et… prédaté ! Une limace ayant trouvé un gîte à l’intérieur. Ce qui peut faire croire qu’à deux ou trois jours près, toute la nichée aurait pu disparaître sous des dents impies, juste avant la naissance de ces petites merveilles.

La problématique de l’histoire, c’est la météo : superbe en avril, le temps s’est dégradé subitement en mai. Le froid et la pluie n’ont pas dû arranger les affaires de cette nichée. Comment ces minuscules oisillons peuvent-ils trouver de la nourriture avec le refroidissement du sol, les averses continuelles, pour subvenir à leur croissance, entre-autres, du bec qui prend un millimètre par jour et de l’aile, 20 cm en un mois ? (Cf. Fadat : « La vie de la bécasse des bois »).

Les retrouvera-t-on en septembre ? C’est le souhait de toute l’équipe.


Michel Lingot, Roland Nov